Conte kabyle : Zalgoume et la co-épouse

Femme kabyle peinture
Femme kabyle peinture

Chez les Berbères en général et chez les Kabyles en particulier, la grand-mère que l'on appelait affectueusement tamghrart, 'la vieille', jouait un rôle clé dans la famille, elle était même la mère spirituelle des jeunes. L'expérience et la sagesse de 'la vieille' en faisaient la conseillère idéale des jeunes femmes, auxquelles elle prodiguait maints conseils. Ses bons conseils, elle les prodiguait parfois à travers la morale des contes, qui se transmettaient lors de la veillée au coin du feu.

Autrefois, la narration du conte se faisait selon des règles rituelles immuables et sacrées : la conteuse devait réciter ses histoires après le coucher du soleil, jamais en plein jour, et avec une mise en scène étudiée. Malheur à la conteuse qui dérogeait aux règles de narration:

elle était frappée de malédiction divine en devenant muette ! Le conte était une sorte de séance spirituelle, où la conteuse entrait quasiment en transe pour être en contact avec les Ancêtres, ces "esprits-gardiens" de la Mémoire, disait-on. Avant de réciter des histoires, la conteuse répandait du sel un peu partout dans la maison. Sel qui, dans de nombreuses cultures, est réputé protéger du mauvais œil et des mauvais esprits.

Il est à noter que la culture kabyle possède une riche tradition de contes et d'histoires qui se transmettent oralement. Ibn Khaldoun avait d'ailleurs relevé l'extraordinaire richesse orale des Kabyles, dès le quinzième siècle.

A l'instar de nombreux contes dans le monde, certains contes kabyles ont une dimension pédagogique. Le conte de Zalgoume en est une illustration : destiné aux jeunes femmes mariées ou fiancées, il avait sans doute pour buts d'une part, d'attirer leur attention sur les dangers de la rivalité avec une autre femme, pour le couple, et d'autre part, de leur donner une idée de ce à quoi correspondait une bonne épouse et une bonne mère à l'époque.

Voici le conte de Zalgoume et la coépouse :

Il était une fois un homme qui avait une jeune et jolie épouse et qui vivait dans les montagnes de Kabylie. Un beau jour, en se promenant dans la forêt, il aperçut Zalgoume en train de ramasser du bois. Zalgoume était une très jolie jeune fille, parée d'une longue chevelure bien fournie, et qui plus est, dotée d'une certaine vigueur, signe de bonne santé.

L'homme, complètement sous le charme, la pris comme seconde épouse.

Quelques temps après son mariage avec Zalgoume, l'homme se prépara à partir en pèlerinage. Il acheta alors de la laine, de la graisse et de la nourriture pour toute une année à ses deux épouses, en leur laissant une maison chacune. Les deux épouses attendaient leur premier enfant.

Zalgoume n'appréciait guère sa co-épouse, qui, de par son statut de première épouse (qui ne savait pas s'occuper des tâches ménagères), lui donnait fréquemment des ordres. Mais depuis que leur époux était parti en pèlerinage, les deux épouses vivaient dans une maison séparée, ce qui obligeait la première épouse à gérer elle-même ses tâches domestiques.

C'est ainsi qu'un jour, la première épouse demanda à Zalgoume des conseils pour laver sa laine à la rivière. La co-épouse lui demanda :
- Zalgoume, comment t'y es-tu prise pour laver ta laine ?
- Je l'ai portée à la rivière et je lui ai dit : "Rivière, lave la laine et rends-la moi !". Elle me l'a lavée et me l'a rendue, lui répondit Zalgoume.

Dès le lendemain, la première épouse se rendit à la rivière pour laver sa laine et la donna à la rivière en lui disant la phrase magique : "Rivière, lave la laine et rends-la-moi !". La jeune femme attendit des heures durant et revint à la maison... bredouille. Elle reprocha sa mésaventure à Zalgoume et lui dit :
- Tu m'en as joué un tour, Zalgoume. Est-ce ainsi qu'on agit ?
- Est-ce cela que je t'ai dit ? répliqua Zalgoume. Je t'ai dit : fais un trou et laves-y la laine petit à petit. Toi, tu l'as donnée à la rivière ! Penses-tu que la rivière va te la rendre ? Eh bien non, c'est fini !

Le mari avait acheté de la graisse fraîche aux épouses. La co-épouse de Zalgoume lui demanda des conseils pour la traiter :
- Comment as-tu traité cette graisse, Zalgoume ?  
- Je l'ai enterrée sous le tas d'ordures, puis l'ai donnée à manger aux chiens ! Crois-tu que je vais m'embarrasser ?

En réalité, Zalgoume avait salé sa graisse et l'avait gardée au propre dans une marmite.

Mais sa co-épouse, elle, enterra sa graisse sous les ordures puis amena des chiens dans sa maison, qui la mangèrent puis barbouillèrent toute la maison, qui devint infecte. Pendant ce temps, Zalgoume blanchit avec soin sa maison et tissa un burnous pour son mari.

Chacune accoucha d'un garçon. Le fils de Zalgoume était sain et bien portant, alors que celui de sa co-épouse était chétif et en assez mauvaise santé. Cette dernière alla demander des conseils à Zalgoume pour les soins de son enfant :

- Zalgoume, comment soignes-tu ton fils ? Comment fais-tu pour faire taire ses pleurs la nuit?

- Oh moi, je ne vais pas laisser un enfant m'empêcher de dormir, répondit-elle, je le mets dans une outre et je m'en fais un oreiller la nuit.

La co-épouse procéda ainsi avec son nouveau-né et le lendemain matin, elle le trouva sans vie.

De retour de son pèlerinage, le mari fut accueilli d'abord par Zalgoume : celle-ci le reçut avec un bel enfant dans les bras et lui offrît un beau burnous. Elle le fit entrer dans une maison accueillante et bien blanchie. L'homme, ravi, félicita sa seconde épouse de bon cœur. Chez l'autre épouse, la maison sentait mauvais, la nourriture était gâchée et son fils était mort : le premier-né de leurs amours...

L'homme en colère dit à la pauvre femme :

- Vois la porte, déguerpis ! Je n'ai pas besoin de toi.

Il garda alors Zalgoume comme unique épouse et n'épousa plus jamais aucune autre femme.

Femme portant une jarre en Kabylie
Femme portant une jarre en Kabylie
Conclusion :

Ce conte montre que des femmes étaient prêtes à tout, jusqu'à user d'une malice cruelle, pour se débarrasser d'une rivale ! Pour garder la fidélité et l'exclusivité d'un homme, Zalgoume, la femme stratège et sans scrupules, a instauré une véritable compétition avec sa co-épouse naïve et l'a poussée à sa perte, car à cette époque, une épouse abandonnée avait peu de chances de fonder à nouveau un foyer. On comprend dès lors que l'instauration de la monogamie est un grand progrès et une garantie de respect pour les femmes, qui n'ont plus à jouer les poules de basse-cour se disputant un coq !

Enfin, on en déduira que pour l'époque, l'épouse et mère idéale devait prendre soin de son enfant (c'est toujours le cas aujourd'hui), devait garder sa maison propre et accueillante (cela a-t-il vraiment changé ?), devait bien gérer son budget : Dans le conte, cela est représenté par une image : les réserves de nourriture et de graisse que la co-épouse a outrageusement gaspillés, symboliseraient aujourd'hui des dépenses irraisonnées (même de nos jours, une bonne épouse est forcément économe !). Sur ces points, nous n'avons peut-être pas tant progressé, à moins que cela soit très bien ainsi ?

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Mis en ligne : Dimanche 25 Avril 2021

 
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