L'incident diplomatique entre l'Algérie et le Maroc autour du Polisario

Omar Hilale - Sheitane Marocain - Coeurs
Omar Hilale - Sheitane Marocain - Coeurs

En réponse au soutien du gouvernement algérien au peuple du Sahara occidental face aux appétences du Maroc, ce dernier a utilisé une carte choquante, dangereuse et marquant un point de bascule historique dans les relations fraternelles avec son voisin algérien. Certains voient dans cette action un énième incident diplomatique mais en fait, cela relève plus d’un point de saturation qui risque de plonger les deux pays dans un conflit violent jusqu’ici larvé !

La diplomatie algérienne, tout comme la diplomatie mauritanienne mais plus discrète, soutient depuis toujours une restitution des territoires occupés par le Maroc au peuple autochtone qui mène un combat pour cela avec le Front Polisario à sa tête; un mouvement politique armé de libération du peuple du Sahara occidental. Rappelons que ce territoire désertique mais habité n’a pas de statut officiel, encore un legs empoisonné des anciennes colonies européennes. Pour autant, ce territoire possède des ressources naturelles non négligeables, et le Maroc exploite ce territoire illégalement depuis des décennies afin d’en tirer un revenu important. Aujourd’hui le Maroc occupe les deux tiers du Sahara occidental, a investi dans les infrastructures et les industries et rêve de se voir attribuer officiellement ce territoire alors qu’historiquement il n’a jamais été rattaché au royaume chérifien.

Les Marocains sont prêts à tout pour disposer légalement du Sahara occidental. Cette obsession maladive les a poussés à renoncer à soutenir les Palestiniens. Le Maroc se rapproche sans cesse des Etats-Unis et d’Israël tout en s’éloignant des pays arabes. Les dirigeants du Maroc se sont mis à nourrir une haine intense envers le voisin algérien qui pourrait tôt ou tard servir de terreau à un conflit armé, quel malheur ! Les peuples, eux, Marocains et Algériens sont amis, se considèrent comme des frères. Nombreux voient les rivalités sur la beauté de leur géographie, leurs exploits footballistiques, ou leur foi en Allah comme des jeux qui ne prêtent pas à conséquence, mais en fait à force, ces rivalités vont sans nul doute contribuer à convaincre les deux peuples de se détester. Il suffit d’un acte décisif, un acte de trop.

Les Marocains, désespérés de ne pouvoir obtenir leur précieux territoire ont, peut-être le 9 juillet dernier, commis cet acte de trop. L’ambassadeur permanent marocain auprès des Nations Unies à New York, Omar Hilale, a distribué des tracts auprès des représentations des autres pays, lors du sommet 2021 des pays non-alignés, accusant l’Algérie d’être une puissance occupante de la Kabylie, une grande région de l’Algérie, tout en affirmant que le monde devait appuyer le  "Droit à l'autodétermination du peuple kabyle". Ainsi le Maroc décide de s’en prendre à l’unité nationale de son voisin en apportant son soutien et en militant activement pour la scission d’une partie du Peuple Algérien.

C’est un acte d’une grande violence, une ingérence grave, que de nombreux représentants algériens ont perçu comme un acte de guerre, et a minima comme du chantage.

Drapeaux Marocain Algérien
Drapeaux Marocain Algérien

Les réactions ne se sont pas fait attendre, il y a eu des cascades de déclarations pour signifier l’outrance de l’action marocaine, et pas seulement de responsables politiques algériens, un rappel de l’ambassadeur algérien du Maroc, une déclaration du gouvernement qui entend menacer les "frontières du royaume du Maroc telles que connues actuellement"… Une réaction grave en somme mais prévisible. Dans le même temps, certains observateurs ont expliqué que le Maroc risquait gros cette fois. D’une part cette action ne s’effacera pas facilement, elle laissera des traces durables. D’autre part, plus de la moitié de la population du Maroc est non-arabe (Berbère), donc soutenir l’indépendance pour les Kabyles en Algérie pourrait légitimer des mouvements d’indépendance berbères au Maroc, par effet de ricochet !

Le Maroc a déjà de nombreuses casseroles dans son sillage, et bien évidemment certains commentateurs n’ont pas manqué de le rappeler au public : la trahison du Maroc au profit des Israéliens contre l’armée égyptienne permettant à l’Etat hébreu de gagner la guerre des six jours, les cadeaux royaux offerts à des liaisons avec des femmes juives israéliennes hors mariage, les écoutes de journalistes marocains et occidentaux, le soutien aux groupes terroristes qui ont semé la mort et le chaos en Algérie pendant les années noires … La liste n’est pas exhaustive et certains se demandent si le pentacle du drapeau Marocain ne dit déjà pas tout à l’avance… D’ailleurs, le ministère des affaires étrangères a publié une déclaration très critique envers Rabat : "Cet incident d’une gravité extrême [induit la] reconnaissance de culpabilité en ce qui concerne le soutien marocain multiforme actuellement accordé à un groupe terroriste connu [Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK)], comme cela a été le cas du soutien aux groupes terroristes [Groupe islamique armé (GIA) ou autres] qui ont ensanglanté l’Algérie durant la "décennie noire" ".

La diplomatie algérienne, présente elle aussi au sommet onusien, a rappelé "le soutien constant apporté par les pays non-alignés depuis sa création aux causes justes de la décolonisation à travers le monde, en soulignant la nécessité pour celui-ci de demeurer solidaire avec les peuples palestinien et sahraoui". Elle a également prévenu que "la reprise du conflit armé, entre le Royaume du Maroc et le Front Polisario, mérite une plus grande attention de la communauté internationale", appelant le secrétaire général de l’ONU à "accélérer la nomination de son envoyé personnel [pour le Sahara occidental] et à lancer un processus politique crédible entre les deux parties au conflit, dans le but de parvenir à une solution politique juste et durable qui assurera l’autodétermination du peuple de la République sahraouie, membre fondateur de
l’Union africaine".

L’ambassadeur de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) dans la capitale algérienne, Abdelkader Omar Taleb, a qualifié "la campagne acharnée menée par le Maroc contre l’Algérie et l’acte mené par son représentant à l’ONU" de "chantage", en raison "de l’appui de l’Algérie à la légalité internationale et de ses efforts visant à favoriser l’accès du peuple sahraoui à son droit à l’autodétermination".

Le sénateur FLN M. Abdelouahab Benzaïm, a déclaré : "Le Maroc joue avec le feu et je pense que cette fois, il va se brûler", demandant l’expulsion de l’ambassadeur marocain à Alger et le rappel de l’ambassadeur algérien au Maroc. Des exigences relayées en masse sur les réseaux sociaux.  
 
"Rabat croit-il qu’un tel excès de langage va infléchir les positions traditionnelles de l’Algérie à l’égard des problèmes internationaux ? S’il pense au conflit qui l’oppose au peuple sahraoui, il faut seulement rappeler que ce sont le Maroc et la Mauritanie qui ont initié, en 1964, la résolution onusienne qui reconnaît le droit aux populations du Sahara occidental à l’autodétermination et à l’indépendance. L’Algérie n’a fait que les suivre par respect pour la légalité et le droit internationaux. C’est le palais royal qui avait trahi ses engagements à la suite de deux tentatives de coup d’État, entraînant Nouakchott dans son déni", écrit l’éditorialiste du quotidien algérien El Watan.

Berberes du Maroc
Berberes du Maroc

"Ces quelques mots ont suffi pour mettre le feu aux poudres chez le commandement algérien irrité par la révélation au grand jour de son double discours, d’autant plus qu’il s’agit de la première fois depuis de nombreuses années que le Maroc remet l’Algérie en place sur ce sujet-là, d’autant plus que le Royaume est attaché au principe de non-ingérence dans les affaires internes des autres pays contrairement à l’Algérie. Le Maroc n’a jamais commenté officiellement la situation désastreuse en Algérie et observé le silence sur le hirak", commente de son côté le site d’information marocain Hespress. Une déclaration pleine de contradictions n’est-ce pas ?

Pour rappel, le ministère algérien des Affaires étrangères avait, en mai 2020, convoqué l’ambassadeur marocain après les déclarations du consul marocain à Oran (ouest) qualifiant l’Algérie de "pays ennemi".

Une obsession coûteuse et absurde

Selon l'économiste marocain Fouad Abdelmoumni: "Le coût du conflit est simplement le développement du Maroc". En fait, le conflit du Sahara coûte au Maroc 3% de la croissance annuelle. Le budget colossal des armées (environ 5% du PIB du Maroc) passe chaque année devant le parlement sans discussion ni blocage au sein de la commission d'État ou dans les chambres parlementaires où il se trouve voté à l'unanimité, puisqu'il fait partie des instructions royales, puisque le roi est aussi le commandant suprême des armées. Fouad Abdelmoumni estime que "sans le Sahara, le Maroc aurait été dans la moyenne mondiale et dépenserait annuellement pour ses armées 1,90% de son PIB". En d'autres termes, le royaume économiserait environ 20 milliards dirhams par an, avec lesquels les intérêts de la dette publique pourraient être facilement payés.

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Mis en ligne : Lundi 19 Juillet 2021

 
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