D'où viennent les mots blédard et bled ?

Algeriens partants
Voitures allant au port

Le saviez-vous ? Il y a bled et bled. Bled en francique désigne l’ensemble des céréales cultivées, en général, il s’agit du blé.

En arabe, ce mot veut tout simplement dire pays.  Durant la colonisation française, on appelait ‘blédard’ le colon français du Maghreb, dans le sens du provincial, campagnard. Plus tard, blédard(e) désignera de façon péjorative les gens qui vivent au bled, et qui seraient donc, selon les immigrés de France, moins évolués, moins cool, plus pauvres – dans l'imaginaire immigré – que les gens qui vivent en Europe. Surtout dans l’imaginaire des habitants des banlieues françaises...

Pourtant, chaque année, des milliers de familles originaires d’Algérie, de Tunisie ou du Maroc passent des vacances au pays, pour retrouver la famille, l’ambiance douce et apaisée des paysages peu fréquentés des collines et des montagnes de là-bas ; la gentillesse légendaire aussi, des vendeurs et des personnels des restaurants de fruits de mer.

Pour les sœurs Zourane, le point de départ des vacances au bled a longtemps été Bergerac. Dans cette Dordogne viticole, province sage où leur père, maçon, avait atterri en 1962, chaque mois d'août, on chargeait la Renault 18 break jusqu'au toit. Leur mère avait bourré pendant plusieurs mois des cabas qu'elle entassait un peu partout dans la maison en prévenant : "Ça, c'est pour l'Algérie !" Dedans, il y avait du parfum, des savonnettes, du café... Un tas de petits cadeaux pour améliorer l'ordinaire de la famille. Les paquets étaient ensuite calés sous les jambes des passagers. On fermait la portière. Puis la voiture s'ébranlait, parée pour 600 kilomètres de route jusqu'au port de Marseille.

Elles se rappellent aussi cette curiosité suscitée par le fait qu'elles vivaient en France. Souvent, on nous promettait : "Si tu dis un mot en arabe, je t'achète une glace", raconte Lynda. Venait enfin la question fatidique : Tu préfères quoi : la France ou l'Algérie ? Comme les soeurs Zourane répondaient sincèrement 'l'Algérie', elles s'entendaient dire : 'Mais pourquoi, c'est plein de trous ici !' mais à côté de ces doux souvenirs, une réalité plus dure : la décennie de violence qui a ravagé l'Algérie à partir de 1991 a mis un frein à ces vacances en Algérie, que tant d’Algériens d’origine affectionnent. Tandis que bon nombre d'immigrés en France vont limiter leurs vacances durant cette période, les époux Guennaz, des Algériens d’Alger, eux, vont continuer leurs allers et retours saisonniers avec leurs jeunes enfants. Leurs proches tentent de les en dissuader. Mais Goucem Guennaz a toujours tenu à son mois de soleil algérien. Il lui arrive encore d'avoir le mal du pays et d'en pleurer : "Quand je venais d'arriver en France, je regardais décoller depuis le balcon les avions et j'imaginais qu'ils allaient en Algérie."

Filles algeriennes en vacances

36 ans pour un palais

Les Guennaz sont aussi motivés par le souci d'avancer les travaux de la maison achetée lors de leur premier retour à Ouled Chebel, en 1976. C'est le grand projet du père, Yacoub. En janvier, il a fêté ses 65 ans et pris sa retraite, largement consacrée à superviser les dernières finitions. A force, la demeure est presque devenue un palais : 600 mètres carrés avec une terrasse, un grand patio, un long jardin, et un immense garage. Une maison à laquelle Yacoub Guennaz aura consacré plus de trente-six ans de vacances.

Ces étés au bled des années 1990 sont marqués par la mort de plusieurs membres de la famille. Goucem Guennaz se souviendra toute sa vie de ce premier jour de vacances, où elle venait de débarquer à Alger avec enfants et bagages, quand on l'a informée du décès d'un neveu dont elle était proche. A la sortie de son travail, le jeune homme a été accidentellement fauché par une bombe qui visait un camion militaire.

A cette époque, dans son appartement de Nice, Goucem Guennaz suit aussi avec avidité les informations algériennes. Cette fois, le drame la surprend alors qu'elle est en train de regarder le journal télévisé. Elle reconnaît le visage de deux cousines parmi les victimes égorgées lors d'une tuerie. "Elle s'est alors précipitée à la cabine téléphonique pour appeler la famille qui lui a confirmé la nouvelle", raconte Youcef. Sa mère a encore du mal à parler de cet épisode qui l'a tant meurtrie.

En Algérie, Goucem Guennaz va finir par interdire à ses enfants de parler fort le français lorsqu'ils sont dans la rue. Elle connaît la rancoeur que suscite l'ancien colonisateur. A l'été 1997, cette consigne va toutefois provoquer une angoisse dont elle se souvient encore. Ce jour-là, elle est à la plage avec ses bambins, lorsque soudain, Faïza, la jumelle de Redouane, manque à l'appel. La fillette est alors âgée de 7 ans. "Pendant plusieurs heures, j'ai retourné tout le sable", raconte sa mère de façon imagée, avec sa voix timide. Elle la retrouvera au commissariat : "Elle n'avait pas osé dire un mot, de peur qu'on reconnaisse son accent.". Les tensions sont telles alors, en Algérie, qu'une nouvelle vague d'immigrés va débarquer en France. La plupart appartiennent aux classes aisées. Ce sont des avocats, des universitaires, des médecins. Mais pour eux, les voyages en Algérie sont plus fréquents, les séjours plus courts : une semaine ou quinze jours, juste le temps de rendre visite aux proches. Pour les vacances d'été, ils peuvent aller aussi bien en Italie que sur la côte normande. Pour ceux qui sont issus de milieux plus populaires, c'est l'été, au bled, que sont célébrées toutes les étapes de la vie : circoncisions, fiançailles, mariages...

Sources :
    S. Gumriche, Dictionnaire des mots français d’origine arabe
    J-C Valmont, Dictionnaire raisonné universelle d’histoire naturelle, 1768

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Mis en ligne : Dimanche 13 Septembre 2020

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