Les Phéniciens de Tyr à Carthage

Phénicienne
Sarcophage du roi de Sidon

En s’installant dans le pays des Ioniens (en Grèce), les Phéniciens venus avec Cadmos, roi de Tyr, apportèrent aux Grecs bien des connaissances nouvelles, entre autres l’alphabet, inconnu jusqu’alors.

"Ils apprirent des Phéniciens les lettres de l’alphabet et les employèrent avec quelques changements ; en les adaptant, ils leur donnèrent - et c’est justice puisque les Grecs les tenaient des Phéniciens – le nom de caractères phéniciens."
Hérodote, Histoires, Livre V, 58.

Inscription du Sarcophage d’Eshmunazor II, roi de Sidon

"Au mois de Bul, dans la quatorzième année (14) du règne du roi Eshmunazor, roi des Sidoniens, fils du roi Tabnit, roi des Sidoniens, a parlé en ces termes : " j’ai été emporté avant mon temps, fils d’un nombre de jours (restreints), misérable, orphelin fils d’une veuve; et je suis couché dans ce cercueil et dans ce sarcophage, à l’endroit que j’ai bâti...". Son tombeau, en forme de barque est typique de la royauté. En Égypte ancienne, le sarcophage est nommé "neb ân khey", ce qui en traduction littérale signifie "maître de la vie", et sa forme symbolise une barque.
(Traduction P. Bordreuil)

Inventeurs de l’alphabet, habiles artisans, commerçants avisés et redoutés, les Phéniciens naviguent depuis le pays de Baal - leur Grand Seigneur dans toute la Méditerranée orientale, à la recherche de matières premières. Comme vous pouvez le voir sur l'illustration, le sarcophage du roi de Sidon est de type égyptien.

Dans la première moitié du Ier millénaire avant J.-C., ils s’installent à Chypre, dans le monde égéen, à Malte, en Sicile, en Sardaigne, dans la péninsule ibérique, en Espagne, à Jijel en Algérie, en Tunisie (où ils donnèrent naissance à la culture phénico-berbère de Carthage, ou punique) diffusant leur savoir-faire et leur culture à travers toute la Méditerranée.
Depuis la mission de Phénicie entreprise par Ernest Renan en 1860, les fouilles archéologiques n’ont cessé de mettre au jour des témoignages fascinants de leur civilisation, aussi bien sur le sol phénicien que dans l’ensemble du bassin méditerranéen.

Les grandes cités phéniciennes du Levant

"Roi de Gubal", "souverain de Sur", "Gerbaal le Sidonien" : ainsi les Phéniciens se désignent-ils entre eux, en référence à leurs cités d’origine. Le nom de Phéniciens leur sera donné par les Grecs, par allusion à la pourpre (en grec phoinos) dont ils étaient grands producteurs, ou peut-être au palmier (phoinix).

Bâties à proximité les unes des autres le long de la côte, les villes phéniciennes contrôlent un territoire réduit, entre mer et montagnes. De l’actuelle Syrie au nord au mont Carmel au sud, de l'île d'Arwad à Akshapa, s’élèvent Amrit, Sumur (Tell Kazel), Tell Arqa, Gubal (Byblos), Biruta (Beyrouth), Hiilduua (Khaldé), Sidon, Sarepta (Safarand) et Sur (Tyr).

Carte conquête phénicienne

Ces villes sont fondées à partir du IIIe millénaire av. J.-C. par les Cananéens, ancêtres des Phéniciens. Leur développement est étroitement lié à celui des royaumes assyriens puisque, à partir du IXe siècle, les souverains assyriens mènent des expéditions régulières vers l’ouest.

Temple de Baal à Sidon - Phéniciens

Nous connaissons leur histoire grâce aux vestiges archéologiques; des fouilles archéologiques réalisées à Beyrouth ont, par exemple, permis de mettre en évidence le rempart phénicien. Nous sommes également renseignés par les témoignages épigraphiques et par les textes grecs, latins et bibliques. Ainsi ces cités sont-elles mentionnées sur les tablettes d’argile de Tell el-Amarna et de Ras  Shamra-Ougarit et (XIVe-XIIe siècles av. J.-C.), sur des sceaux fiscaux, des dédicaces lapidaires en phénicien ou des annales assyriennes. La documentation reste toutefois très incomplète pour la période de l’âge du fer II (IXe -milieu du Vie siècle), les vestiges parvenus jusqu’à nous étant le plus souvent antérieurs à cette période, comme à Byblos, ou postérieurs, comme à Sidon.

L’histoire de Tyr est particulièrement bien connue en raison du rôle important qu’elle joua dans l’expansion phénicienne en Méditerranée, mais aussi de son étroite relation, aux Xe-IXe siècles, avec le royaume voisin d’Israël.

La Méditerranée des Phéniciens de Tyr à Carthage, ancêtres des Libanais et des Tunisiens

Des marins exceptionnels

raison de leur implantation géographique, les Phéniciens sont naturellement tournés vers la mer. Ils sont réputés pour leur habileté de marins et pour leurs bateaux, qu’ils construisent en bois de cèdre de l’Amanus, un massif montagneux du sud-est de l’actuelle Turquie. Leur activité est double : commerciale et militaire.

D’environ 20 à 30 mètres de long et 6 ou 7 de large, les navires de transport cuirassés sont caractérisés par la rondeur de leur coque qui offre une très grande capacité de charge. La propulsion est assurée par une voile rectangulaire soutenue par un grand mât ; l’équipage se compose d’une vingtaine de marins. Outre l’iconographie, quelques épaves permettent d’avoir une idée de ces embarcations commerciales. Celles de Mazarrón et de Bajo de la Campana, en Espagne, d’Ashkelon au large d’Israël, ont livré de très nombreuses amphores, mais aussi des matières premières telles que des défenses d’éléphants ou des lingots de plomb, argent et fer. Les navires militaires, trières, sont plus étroits et l’équipage plus nombreux. La proue constitue une arme offensive : un éperon ou rostre, pointe de bronze située à l’avant de la coque, sert à briser les flancs des navires ennemis.
L’étude des ports phéniciens de Kition, à Chypre, de Mozia, en Sicile, et du très célèbre port de Carthage, en Tunisie, a révélé l’existence de cales destinées aux navires de guerre.

L’expansion en Méditerranée... et au-delà

C’est à partir de la cité de Tyr que les Phéniciens ont conquis la Méditerranée. Dans la Bible, Tyr est d’ailleurs comparée à un vaisseau, son roi à un capitaine.
En quête de matières premières, en particulier de métaux, les navires phéniciens parcourent de très longues distances entre le Levant et l’Égypte et jusqu’en Afrique du Nord; ils naviguent le long des côtes (cabotage) mais aussi au large. La péninsule ibérique constitue la limite occidentale de l’expansion phénicienne en Méditerranée. Malgré la distance qui la sépare de la Phénicie, elle a fait très tôt l’objet d’une intense colonisation dont témoignent aussi bien les sources écrites que l’archéologie.

À partir du VIIIe siècle, les Phéniciens jalonnent leur "route des métaux" de comptoirs commerciaux : à Chypre, Rhodes, Malte, en Sicile, en Sardaigne et en Étrurie, aux Baléares et en Espagne, toutes contrées riches en argent, cuivre, or ou plomb.
Les établissements phéniciens sont de petites cités portuaires, toutes implantées suivant un même modèle : elles sont situées sur des promontoires de faible hauteur dominant la mer et à proximité de l’embouchure d’un fleuve. Cette position stratégique, tout en garantissant la sécurité des colonies, facilite la pénétration vers les terres fertiles de l’intérieur. Les nécropoles sont toujours situées sur la rive opposée du fleuve.
Parallèlement à leur expansion en Méditerranée, les Phéniciens commercent également par voie de terre, vers le nord en Anatolie, vers la Mésopotamie entre Tigre et Euphrate, vers le sud en Palestine, en Transjordanie, en Arabie et au-delà, en Égypte.

Reine Enée ou Didon

Sur les pas des princesses de Tyr

Deux princesses tyriennes, Europe et Élissa, relient symboliquement le Proche-Orient et l’Occident.

La belle Europe, fille du roi mythique Agénor, est enlevée par le grand dieu grec Zeus qui, sous l’apparence d’un puissant taureau, l’emmène sur son dos jusqu’en Crète. Il l’épouse sous le platane de Gortyne qui, dès lors, ne perdra plus jamais ses feuilles ;

Dans les langues sémitiques, QDM, racine de Cadmos, signifie Orient tandis que RB, Europe, évoque le coucher du soleil, l’Occident.

Autre princesse tyrienne, Élissa, à la mort de son père, est dépossédée du trône par son frère Pygmalion, qui fait assassiner son oncle Acherbas, grand prêtre du dieu Milqart et époux d’Élissa. Cette dernière, serait la vraie reine de Saba d’après les écrits retrouvés à Carthage.

Celle-ci s’enfuit avec le trésor du temple, embarque 80 jeunes filles à Chypre pour les donner en mariage à ses compagnons et accoste en Afrique occidentale. La princesse demande aux indigènes autant de terres qu’une peau de bœuf peut en couvrir ; en découpant la peau en fines lanières, elle circonscrit un espace assez vaste pour y fonder Qart hadasht (Carthage), la ville neuve.
Elissa devint Didon ("l’Errante") ; elle est appellée ainsi par les Africains.
Elle est demandée en mariage par le roi Hiarbas ; elle accepte mais, pour ne pas tromper son époux, qui rappelons-le, a été tué par son frère, se jettera sur un bûcher. Cette légende a inspiré le poète latin Virgile dans L’Énéide. Fondée selon la tradition en 814 av. J.-C., Carthage entretint des liens privilégiés avec sa métropole Tyr mais acquit très rapidement son autonomie en développant une politique commerciale et diplomatique très puissante.

Carthage, devenue capitale du monde punique, sera la grande rivale de Rome au IIIe siècle av. J.-C.

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Mis en ligne : Mardi 1 Janvier 2008